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La référence de la critique de non-fiction et de littérature sur le Proche et le Moyen-Orient. Toutes les deux semaines, les lecteurs de ce blog pourront y trouver une nouvelle recension, agrémentée de billets sur l'actualité et, de temps à autres, de critiques de films.

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"Le Hezbollah" de D. Avon et A.-T. Khatchadourian


Le Hezbollah dans le texte




Le Hezbollah n'est pas vraiment ce que l'on pourrait appeler un inconnu. Acteur régulier de l'actualité internationale, le « Parti de Dieu » libanais n'en garde pas moins un aspect de nébuleuse aux yeux du grand public. Face à ce constat, Dominique Avon et Anaïs-Trissa Khatchadourian, de l'université du Maine, ont décidé de revenir sur l'histoire du Hezbollah, de ses fondements doctrinaux premiers à son actualité.

Car comme tout mouvement, et malgré ce que certains veulent bien en dire, le Hezbollah est loin d'être figé. Autant dans son état d'esprit que dans ses actes. Mais pour comprendre cette évolution, encore faut il avoir en main les données pour l'analyser. La contextualisation offerte par les auteurs est en ce sens primordiale : elle permet de mieux appréhender le parti dans sa globalité et sa diversité, ainsi que les objectifs qu'il poursuit.

Mais si son potentiel éclairant est indéniable, cet essai reste relativement peu abordable car très exigeant : une bonne connaissance préalable du contexte proche-oriental et plus spécifiquement libanais est nécessaire, et il en va de même pour les rétrospectives historiques qui risquent d?embrouiller un lecteur peu spécialiste. Pour pallier à cette complexité qui peut en rebuter plus d'un, les auteurs nous proposent deux document assez exceptionnels, souvent cités mais rarement traduits ou proposés dans leurs intégralités : la lettre ouverte du 16 février 1985 et la Charte politique du 30 novembre 2009.

Face à la recherche historique, les auteurs ont donc décidé d'opposer la réalité de ces textes (vus comme programmes politiques), ce qui apporte à leur travail une plus-value exceptionnelle. De leur premier texte, fondateur, au dernier en date, la rhétorique change dans l'écriture du Hezbollah, de même que les buts poursuivis et les moyens mis en ?uvre pour y arriver. Mis en parallèle avec l'essai, cette différenciation permet une véritable avancée analytique sur le parti du charismatique Hassan Nasrallah. Ce qui n'était pas un pari gagné d'avance, et qui est, somme toute, assez réussi au final.  

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« Le Hezbollah, De la doctrine à l'action : une histoire du 'parti de Dieu' » (Seuil) de D. Avon et A.-T. Khatchadourian / 290 p. / 19 ?
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Recension à paraître dans la revue Moyen-Orient 


« Les Frères Musulmans en Europe : Racines et discours » de Brigitte Maréchal



Dans la tête des Frères européens


80 ans après leur naissance, les Frères musulmans font toujours parler d'eux, et pas seulement dans le monde arabe. Brigitte Maréchal revient sur leurs racines, leurs discours, mais surtout sur leur présence en Europe.


L'écriture de cette recherche sur les Frères Musulmans (FM) part d'un simple constat, énoncé en guise d'introduction : « Dès qu'on parle de l'islamisme dans les pays arabes et en Europe, l'organisation des Frères musulmans est visée par la vox populi. Une image sulfureuse de trublions leur colle à la peau. » (p.1) Mais bien qu'ils soient souvent caricaturés, les FM n'en restent pas moins inconnus du grand public. En arrière fond, l'optique de Brigitte Maréchal est manifeste : éclairer ce mouvement pour le faire sortir de l'ombre des stéréotypes habituels. Un pari loin d'être aisé.

Au début des années 30, une volonté de revitaliser l'islam et d'unifier la oumma prend forme dans la tête de certains laïcs égyptiens, sous l'influence de l'instituteur Hassan Al-Bannâ. Le vecteur de cette communication s'impose de lui même : la da'wah, prédication qui « rappelle le message de l'islam et l'importance de la pratique religieuse quotidienne » (p. 16). Revendiquant clairement leur filiation au sunnisme, les FM prônent le changement au c?ur même de l'orthodoxie, préférant l'ijtihâd (effort personnel d'interprétation des textes) au taqlid (imitation).


L'arrivée des Frères en Europe
La régionalisation de la pensée FM qui prend place quelques années plus tard (Syrie, Palestine, Yémen du Nord, Irak, etc.), et plus encore sa politisation, emmènent irrémédiablement l'arrivée de sympathisants et de partisans en Europe. Comme le souligne l'auteur, celle-ci ne découle d'aucune volonté de prédication concertée, mais plutôt de volontés individuelles (études, exils politiques). Si c'est à la fin des années 50 que les premiers FM s'installent en Europe, ce n'est que dans les années 80-90 qu'ils s'organisent véritablement et deviennent « un puissant moteur pour l'ensemble de la communauté » (p.51). Cette implantation n'est donc pas fulgurante, loin de là : « Les dynamiques organisationnelles connotées FM s'organisent à partir de la rencontre plus ou moins fortuites de personnes qui partagent, ou en viennent à partager, des référentiels communs et un désir de s'engager et d'aller de l'avant. » (p.50)

Très vite, les FM deviennent conscient que l'aspect communicationnel ne doit pas être mis de côté. Cette volonté fait bien évidemment partie de la da'wah, en permettant de faire connaître les idées et les réflexions des frères à un public plus élargi, mais cette communication se met également en place avec l'optique de faire reconnaître le mouvement sur la scène publique et, ainsi, lui donner un aspect institutionnel, loin de l'image minoritaire qui lui colle à la peau. Les frères font donc naître le Bulletin du centre islamique de Genève, l'Essence ciel, mais également diverses revues comme Sawt al-ghoraba, Le Musulman ou encore Al-Islam et Al-Râ'id (p. 61, 62, 63). L'idée de proposer de nombreuses conférences à travers l'Europe rejoint cette volonté. Depuis l'apparition d'Internet et surtout depuis sa banalisation, les anciennes cassettes de prêches religieuses sont désormais disponibles en podcast, de même que les conférences données à travers l'Europe, que ce soit en arabe, en anglais ou encore en français.


Les Frères contemporains
Depuis les années 50, le mouvement a beaucoup évolué. Le discours tout autant. Comme le montre l'auteur, « la question de l'autorité califale est marginalisée [en Europe]. Ce thème n'est que discrètement énoncé même si celui de l'unité des musulmans reste régulièrement mentionné. » (p. 243) Brigitte Maréchal nuance également la volonté révolutionnaire du mouvement, en citant par exemple une conférence de Tareq Oubrou [1] : « Change-toi et le monde changera. L'islam ne fonctionne pas par la technique de la révolution, par les hommes qui veulent changer tout sauf eux-mêmes. Ce n'est pas une brutalité : ça commence par nous même d'abord. Je n'ai de responsabilité qu'à l'égard de moi-même ; change-toi et le monde changera. » De même, Abdallah Benmansour, l'un des membres fondateurs de l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), déclarait en 2003, suite à l'affaire du texte de loi interdisant le port du voile dans les école : « Nous rappelons que nous suivons les lois. Nous ne transgressons pas. Mais nous allons demander de changer cette loi, car elle est injuste. » (p. 250) Pour l'auteur, « nous sommes donc loin des conceptions de Qutb qui, selon Olivier Carré, envisage la révolution politique comme la clef du changement social ».

Cette évolution démontre, si besoin en était, que les FM s'adaptent au contexte dans lequel ils vivent, en fonction de l'histoire et de la culture du pays d'accueil, de même que face à la religion qui y domine. En Europe, l'optique est plus au « vivre ensemble » qu'à la confrontation, même si le statut supérieur de l'islam n'est jamais remis en cause. Nombre de penseurs contemporains prônent et développent sur ce point une jurisprudence de minorité (fiqh al-aqalliyyât) soit, selon Brigitte Maréchal « les obligations légales islamiques qui se rapportent aux pratiques des musulmans se trouvant dans une situation minoritaire. » (p. 207)


Quelles perspectives pour le mouvement ?
Si elle sort la mouvance FM de l'ombre, Brigitte Maréchal se penche tout autant sur le futur de l'organisation et sur ses perspectives. Et elles sont loin d'être des plus radieuses. Car si, « grâce à leur activité éducative, le message des Frères a travaillé la communauté musulmane en profondeur et s'est sensiblement modifié pour devenir plus acceptable », « Le projet idéologique n'est pas. L'utopie n'est plus, ou plus tout à fait. Et, entre les deux, les Frères paraissent avoir des difficultés à assumer l'ensemble de l'héritage historique et à se prononcer de manière unifiée. » (p. 269) De même, l'aspect élitiste du mouvement peut bloquer la réflexion et l'évolution de la base : « en dehors des apports de l'un ou l'autre intellectuel d'envergure qui prend ses distances avec l'organisationnel des Frères, ils peinent à devenir des sources d'innovations ou de changements pour les sociétés européennes au sein mais plus encore en dehors des cercles musulmans. » (p. 273) Enfin notons, dans un autre registre, que les Frères sont concurrencés sur le plan idéologique et international par le wahhabisme, principalement depuis le 11 septembre 2001, ce qui, selon l'auteur, les prend « à leur propre jeu de surenchère sur la promotion initiale d'un retour à l'authenticité. » [2]


De l'importance du travail de terrain
La recherche de Brigitte Maréchal est, à n'en pas douter, l'un des ouvrages francophones le plus complet sur les FM, que ce soit en termes historiques, analytiques ou au vu des perspectives émises. Pour récolter un maximum d'informations, l'auteur a réalisé près d'une centaine d'entretiens, entre 2002 et 2005, autant chez les simples sympathisants que chez les partisans, passés ou actuels. Des plus fervents défenseurs aux désabusés, cette diversité d'analyses permet une approche globale de la réalité FM, loin des ouvrages à sens unique qui restent principalement la norme. Le travail de terrain réalisé par l'auteur, conjugué à un travail théorique de longue haleine, est en ce sens remarquable et mérite d'être souligné. Car ne nous leurrons pas : s'il est aisé de critiquer ce que l'on ne comprend pas, ce que l'on touche à peine du doigt, il est beaucoup plus complexe d'émettre une analyse constructive d'un mouvement encore trop peu traité. Et Brigitte Maréchal ne s'est pas enfermée dans cette facilité, ce qui lui permet de répondre autant aux plus critiques envers le mouvement qu'aux plus utopistes.

Ainsi, « Les Frères Musulmans en Europe : Racines et discours » s'impose de lui-même, à sa seule lecture, comme un ouvrage de référence, synthèse la plus construite et également la plus pertinente d'une pensée, d'une histoire, d'évolutions, de déceptions et, bien entendu, de questionnements. Reste simplement à voir si les hypothèses énoncées par Brigitte Maréchal sur l'évolution du mouvement, à court et moyen termes, se réaliseront. Ce dont nous ne doutons guère, au vu de la lumière de l'actualité et des derniers évènements survenus au sein des FM, en Egypte comme en Europe. [3]

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« Les Frères Musulmans en Europe : Racines et discours » (PUF) de Brigitte Maréchal / 310 p. / 26 ?
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Notes : 
[1] :  « Les principes et les bases d'un cheminement spirituel », Paris, Le Bourget, 12/04/04
[2] : Pour une analyse fouillée plus actuelle, voir l'article de Jean-Pierre Filiu : « The Brotherhood vs. Al-Qaeda: A Moment Of Truth? », sur le site de l'institut Hudson 
[3] : Pour une vision à plus long terme voir à ce propos : « Back to the future »Al-Ahram Weekly 


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Recension à paraître sur nonfiction.fr  


« Les jours redoutables » de Jean-Luc Allouche


Israël / Palestine : la paix utopique


Pessimiste voire désabusé : tels sont les premiers qualificatifs qui viennent à l'esprit lorsque l'on referme Les jours redoutables, le dernier ouvrage de Jean-Luc Allouche. Ancien correspondant de Libération à Jérusalem, le journaliste a voulu donner sa vision du conflit, basée sur son expérience propre d'homme de terrain.

Et dès les premières lignes, la plume journalistique fait place à celle de l'essayiste, plus personnelle. Les sentiments, impossibles à transmettre dans un article pour des raisons déontologiques, prennent désormais place et s'imposent au fil des pages. La relation que peut avoir le lecteur avec ce conflit s'en trouve alors modifiée : l'actualité tourbillonnante s'efface, la réalité crue et attristante demeure. Car les morts ne sont plus seulement des numéros, des chiffres que l'on additionne pour établir un bilan des victimes. Désormais, ils portent des noms. De même que ceux et celles qui sursautent à chaque explosion de bombes, qu'elles soient artisanales ou industrielles.

Le principal attrait du livre de Jean-Luc Allouche se trouve là : dresser un remarquable portrait de deux sociétés qui souvent s'opposent, quelques fois se ressemblent, mais qui peinent toujours autant à cohabiter. De son écriture sans fioriture, le rédacteur ne nous livre pas simplement un énième document sur le conflit israélo-palestinien. Il va plus loin, à la rencontre de ceux et celles que le conflit a broyé, laissé sans famille ou sans toit, sans envie aucune si ce n'est celle d'en découdre. D'un côté comme de l'autre c'est presque le même schéma, alors que beaucoup espèrent toujours l'arrivée d'une paix qui se fait trop attendre. Une paix utopique qui ne serait pas pour demain selon l'auteur. Et l'actualité aidant, on ne peut que le comprendre.

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« Les jours redoutables, Israël ? Palestine : la paix dans mille ans » (Denoël), de Jean-Luc Allouche / 310 p. / 22 ?
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Recension à paraître dans la revue Moyen-Orient 


« Le récit impossible : le conflit israélo-palestinien et les médias » de Jérôme Bourdon


Médias, publics et conflit israélo-palestinien :
une histoire de désamour



Pour un journaliste, informer le public sur le conflit israélo-palestinien n'est jamais facile. Quoi qu'il fasse, qu'il dise ou qu'il écrive, il sait qu'il sera critiqué pour son parti-pris, réel ou imaginé, pour ses origines, sa religion, ou encore pour son appartenance à tel ou tel média, lui même catalogué. Le débat sur le traitement journalistique du conflit le plus médiatisé au monde en deviendrait presque autant enflammé que celui sur le conflit lui-même.

Jérôme Bourdon, directeur du département de communication de l'université de Tel-Aviv, a décidé d'analyser cet « impossible récit » de manière universitaire. En se basant sur les principales critiques émises aux médias pour leur couverture du conflit, il tente d'en comprendre les causes et, également, les conséquences. Les rapports entre correspondants et rédacteurs-en-chefs sont analysés, ainsi que les différences pouvant exister entre médias européens et nord-américains, ou encore la banalisation de l'accusation d'antisémitisme et le glissement sémantique de certains termes.

Ambitieux voire même courageux, l'ouvrage de Jérôme Bourdon s'impose pour l'instant comme une référence. Loin de la littérature partisane que l'on peut lire sur le sujet (D. Sieffert, B. Guigue), il pousse l'analyse dans une réflexion encore jamais atteinte. Sans pour autant être exempt de toutes critiques, il propose un nouveau regard sur le métier même de journaliste -desks comme correspondants ou agenciers- et, en filigrane, sur les éternels insatisfaits du traitement de l'information sur le conflit israélo-palestinien. Mais peut-on se satisfaire vraiment de l'information qui nous vient d'un conflit qui ne satisfait personne, et dont tout le monde (ou presque) aimerait qu'il se termine ?

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« Le récit impossible : le conflit israélo-palestinien et les médias » (De Boeck / Ina) de Jérôme Bourdon / 240 p. / 24 ? 50
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Recension à paraître dans la revue Moyen-Orient (n°5)


« Les Arabes parlent aux Arabes : la révolution de l'information dans le monde arabe », collectif


D'Al-Jazeera à Twitter


C'est en novembre 1996 que la chaîne satellitaire Al-Jazeera est lancée depuis le Qatar. Ce qui aurait pu rester dans les annales comme le simple lancement d'une énième chaîne d'infotainment est devenu, en quelques années à peine, le paradigme même de la révolution de l'information dans le monde arabe. Car Al-Jazeera est loin d'être le seul bouleversement communicationnel qu'ont connu le Proche et le Moyen-Orient ces dernières années : arrivée (tardive) d'Internet, démocratisation du blogging, apparition de Twitter et Facebook, lancement de chaînes comme Al-Arabyia ou Al-Hurra, etc.

Plusieurs chercheurs ont décidé de se pencher sur ces phénomènes, locaux comme globaux, de manière à esquisser les contours de cette révolution en cours. A la pointe de la recherche universitaire, « Les Arabes parlent aux Arabes » se veut un recueil d'articles ouvert au grand public. Replacées dans leur contexte historique, toutes ces mutations participent à l'évolution des mentalités et « ouvrent peut-être à la remise en cause fondamentale des rapports à l'autorité, civile mais aussi religieuse ». Reste à nous tous de jeter un oeil attentif sur la suite des événement, qui confirmeront ou infirmeront les hypothèses proposées.

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« Les Arabes parlent aux Arabes : la révolution de l'information dans le monde arabe » (Actes Sud) sous la dir. de Yves Gonzalez-Quijano et Tourya Guaaybess / 270 p. / 25 ? 
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Recension publiée dans la revue Moyen-Orient (n°4)
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Voir également :
"Réflexions sur la révolution de l'information dans le monde arabe", entretien avec Y. Gonzalez-Quijano, première et seconde partie


" Palestinisraël : Voyage en pays inconnu " de Sébastien Boussois


Voyage intimiste en Palestinisraël



Palestinisraël est un carnet de route, celui d'un voyageur occidental foulant du pied la Terre sainte. En relatant sa dernière excursion, Sébastien Boussois nous livre ses impressions et nous narre de simples moments de vie, de Jérusalem à Jéricho. Il nous y exprime ses utopies d'un monde meilleur, celui d'un pays inconnu : Palestinisraël, sorte de symbiose ou de retrouvailles impossibles mais tant désirés par beaucoup.

On ne peut plus intimiste, ce témoignage veut analyser objectivement cette partie du monde. Mais en filigrane, il voudrait plutôt tout chambouler. D'où cette création de Palestinisraël. Plus encore, il veut ancrer cette lointaine région dans notre réalité quotidienne. L'écriture, claire et sans fioriture, et à coupler avec une centaine de photographies en noir et blanc, véritables humanisations d'un monde trop à la Une des médias du fait des terribles tragédies qui s'y déroulent. Un monde trop sur-exposé pour que l'on s'y attarde vraiment.

Du fait de sa simplicité et de sa volonté utopique et humaniste, Sébastien Boussois pourrait presque passer pour Candide. Mais il n'en est rien : les dérives sont dénoncées, ainsi que les escalades des deux côtés. Alors le lecteur le suit, tel un spectateur engagé, du Sultan Café de Jérusalem au cimetière de Mahmoud Darwich à Ramallah, sans oublier de passer par la libertine Tel-Aviv. Un peu plus et l'on se croirait véritablement en Palestinisraël. Sauf que l'actualité nous rattrape rapidement. Cet Orient n'est pas tel que l'auteur l'aimerait, qu'on le veuille ou non. Mais l'essai mérite que l'on s'y attarde.


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 " Palestinisraël : Voyage en pays inconnu " (Ed. du Cygne) de Sébastien Boussois / 170 p. / 25 ?
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Recension publiée dans la revue Moyen-Orient (n°4)
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Illustration : (C) S. Boussois


« Gaza : articles pour Haaretz, 2006-2009 » de Gideon Levy


Gideon Levy : l'autre voie du journalisme




Gideon Levy n'a pas la plume dans sa poche. Loin de là. Dès qu'il le peut, il sort son calepin et son stylo et attaque. Journaliste au quotidien israélien Haaretz, l'infréquentable se veut la bonne conscience de l'état hébreu, quitte à faire grincer des dents une bonne partie de la classe politique et de l'état-major.

Ses chroniques ont souvent été réservées à un public assez restreint. Tout au mieux pouvions-nous lire leurs versions anglaises sur le site du Haaretz, ou quelques épisodiques traductions sur Internet. Rien de bien palpitant en somme ; ou si peu.

Les éditions La Fabrique ont voulu y remédier en publiant un recueil d'articles parus entre 2006 et 2009. Journalisme engagé, journalisme critique ; la lecture de ce concentré se doit d'être une véritable obligation pour quiconque s'intéresse au conflit israélo-palestinien et cherche une vision de l'intérieur de l'un des deux protagonistes.

Que l'on aime ou pas Gideon Levy, que l'on adhère à sa volonté de faire un autre journalisme ou qu'on la rejette, il faut le lire. Pour sa plume bien-sûr, pour son humanisme, pour son rôle de contre-pouvoir, et, surtout, pour tous les sentiments que l'on peut ressentir à sa lecture. De l'horreur, de l'effroi, des rires, et même, quelques fois, des larmes. On ne l'en remerciera jamais assez ; quitte à ce faire traiter de tous les noms d'oiseaux possibles et inimaginables.
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« Gaza : articles pour Haaretz, 2006-2009 » de Gideon Levy / La Fabrique / 240 p. / 14 ?



Entretien avec Yves Gonzalez-Quijano, seconde partie



Réflexions sur la révolution de l'information dans le monde arabe : entretien avec Yves Gonzalez-Quijano, 2nd partie
 


Qui dit information dit journalisme. Ermete Mariani déclare que dans le monde arabe, la recherche d'un mode d'information se situe aujourd'hui entre militantisme et professionnalisme à l'occidental. Qu'en pensez-vous ?


Cette tension entre l'activiste et le professionnel existe depuis les origines de la presse, et pas simplement dans le monde arabe, mais également en Europe ou aux États-Unis. Ce que je constate simplement, sans en faire d'analyse, c'est que dans les modalité d'interventions des puissances extérieures à la région, principalement occidentales, il y a un axe qui me paraît particulièrement fort : celui du soutien et des programmes de formations aux journalistes dans le monde arabe. Beaucoup d'ONG américaines, hollandaises ou françaises ont des programmes de formations professionnelles des journalistes, souvent bien faits mais pas forcément neutres politiquement. Il faut arrêter de penser que parce qu'il y aura des « bons » journalistes politiques, il y aura une « bonne » information politique.

Pour faire une phrase un peu simple, on peut dire que le politique est un sujet « chaud » dans le monde arabe. Ce n'est pas un loisir de bobos, ce n'est pas une spécialisation comme en France ou 15 % de la société s'intéresse encore à la politique alors que le reste regarde des jeux télévisés sur TF1. Dans le monde arabe les enjeux sont beaucoup plus forts, les questions beaucoup plus présentes. Cela se ressent évidemment dans l'information et dans la production culturelle. Le système de production, les conditions sociales de la mise en circulation et de la « dégustation » d'une ?uvre culturelle font que ça ne se passe pas comme chez nous aujourd'hui.
On peut donc généraliser votre question sur les journalistes, mais je ne pense pas que ça soit une question de compétences, je ne pense pas que ce soit une question de jeu politique. Je pense que c'est bien d'avantage un placement dans un contexte spécifique propre à cette région.

On peut toujours faire un peu de prospective sur le sujet. Ce qui est évident aujourd'hui c'est que la globalisation s'étend, que la mondialisation se diversifie, etc. Est-ce que c'est appelé à perdurer ? Dans le monde arabe, on parle beaucoup d'Al-Jazeera comme d'un espèce de modèle révolutionnaire qui mobilise les foules arabes en rendant populaire un discours anti-impérialisme, anti-américain. C'est vrai à court terme et à moyen terme. Mais à plus long terme, au-delà de l'effet immédiat, est-ce que l'on ne peut pas poser l'hypothèse qu'Al-Jazeera, pour reprendre le vieux vocabulaire d'autrefois, est le « fourrier de l'impérialisme américain » ? Tout simplement parce que, effectivement, cela popularise dans le monde arabe les modèles de la mondialisation à l'américaine ou certains types de récits comme le storytelling propre aux médias occidentaux. N'est ce pas cela le plus important finalement ?


A propos d'Al-Jazeera, Mohamed Zayani nous propose une réflexion sur la notion de flux et de contre-flux. Il y évoque l'hypothèse que des médias comme Al-Jazeera ou d'autres chaînes satellitaires, brisent le monopole de l'information des médias occidentaux. Qu'en pensez-vous ?


Il y a contre-flux dans la mesure où l'on va produire d'autres récits. Mais si la grammaire est la même, qu'en est-il ? Ne va t-on pas se retrouver dans le même modèle ? Pour y répondre, on peut revenir sur ce que je disais il y a quelques minutes : dans le monde arabe ont voit clairement s'installer une individualisation à l'occidentale, où l'idéal de la jeunesse arabe est de ne plus habiter chez papa-maman, d'avoir des expériences sexuelles avant le mariage, d'avoir une indépendance financière aussi tôt que possible, d'avoir une carrière professionnelle riche et variée : les mêmes références qu'un Européen peut avoir. Quelque part, on est quand même assez loin de ce qui fait -ou faisait- la spécificité du monde arabe. L'orientaliste va se lamenter en disant « Ah... j'aimais bien mon immeuble Yacoubian avec son côté exotique... », le militant dira « c'est grave, tout le monde va se retrouver avec les mêmes références, les mêmes repères », etc. Personnellement, je pense que nous sommes plutôt dans la métaphore du Poète du million, c'est à dire que les instruments de la globalisation, qui effectuent les mêmes recettes et les mêmes combinaisons dans un contexte particulier, produisent des choses tout à fait différentes. L'individualisation que l'on voit à l'?uvre dans le monde arabe va produire des choses très différentes de ce que l'on connaît. La professionnalisation du journaliste va également produire des choses différentes du modèle occidental. Regardez ce qui se passe au niveau de la blogosphère arabe : elle est clairement plus politique que la notre. Je suppose que pour la blogosphère sud-américaine, même si je ne la connais pas bien, ce n'est pas loin d'être la même chose.


Pour conclure, peut-on dire qu'aujourd'hui le web est devenu la nouvelle « rue arabe » ?


Sur le concept de « la rue arabe », j'ai traduit un article d'Elias Khoury que j'ai trouvé assez pertinent. Comme lui, je pense qu'il faut un peu laisser de côté cette expression et plutôt parler d'opinions. Je pense qu'effectivement il y a un espace public, un contexte qui rend à nouveau possible une interrogation collective sur l'avenir du système politique ou de sa représentation dans l'endroit où l'on vit, ce qui est grosso modo la définition de la nation de [Ernest] Renan -des gens qui ont un passé commun et qui s'imaginent un avenir en commun. On a, comme on l'avait durant l'époque de la Renaissance arabe, une discussion sur l'idée de « bien commun », de ce qui a de mieux pour la communauté. Les gens ne sont pas fous, ils ont parfaitement conscience qu'ils sont dans un système politique bloqué. C'est comme partout : ils ont des enfants et leur souhaitent le meilleur avenir possible. Et à ce niveau je pense que les nouveaux médias créent une fenêtre de possibilités assez intéressantes : on fait tomber les barrières étatiques, les hiérarchies du savoir -ce qui est très important-, ou encore les barrières de la censure. Nous sommes un peu dans une situation de no future dans le monde arabe : il va bien falloir que ça change d'une façon ou d'une autre, surtout avec une telle pression de la jeunesse qui n'en peut plus. J'ai du mal à imaginer qu'il ne se passera rien.

Ce qu'il risque peut-être d'arriver, c'est qu'au lieu d'avoir une démocratie par l'opinion, on aboutisse à une démocratie de l'opinion. Soit ce qui s'est vu dans beaucoup de démocraties occidentales : les démocraties représentatives ne le sont plus vraiment. Les gens sont dans une espèce de prison invisible de l'information contrôlée, tout en ayant l'illusion d'avoir l'accès à l'information. On peut imaginer que cela s'installe également dans le monde arabe : ce n'est vraiment pas impossible. Il faut, me semble t-il, qu'il y ai un minimum de conditions matérielles pour que cela se produise et, dans le monde arabe, on est quand même assez loin d'une situation de bien-être relatif qui est celle des démocraties occidentales. Pourtant, la mondialisation des médias s'installe et les arabes vont continuer de parler aux arabes parce qu'ils ont besoin de se parler, parce que la situation nécessite que des solutions soient trouvées.

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"Les Arabes parlent aux Arabes : la révolution de l'information dans le monde arabe" / Actes Sud /  272 p.


Entretien publié sur nonfiction.fr   



Entretien avec Yves Gonzalez-Quijano, première partie


Réflexions sur la révolution de l'information dans le monde arabe : entretien avec Yves Gonzalez-Quijano, 1ère partie




Yves Gonzalez-Quijano a assuré la direction de l'ouvrage « Les Arabes parlent aux Arabes : la révolution de l'information dans le monde arabe » avec Tourya Guaaybess. Il est directeur du Groupe de Recherche et d'Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO). Il travaille à l'université Lyon II ainsi qu'à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon au département des études arabes. Son domaine de recherche est l'anthropologie politique, soit selon ses termes « une lecture du monde arabe à travers son actualité ou sa production culturelle ». Yvez Gonzalez-Quijano tient également un blog spécialisé : Cultures et politiques arabes.


L'information internationale est un sujet peu traité en Sciences Humaines et Sociales. Alors pourquoi s'être penché sur ce sujet si spécifique qu'est l'information dans le monde arabe ?


Y.G-Q : Ce livre traite des médias dans le monde arabe plus que de l'information elle-même. Nous avons voulu éviter l'approche la plus souvent abordée, qui consiste à seulement retenir les médias d'actualités en continu, principalement Al-Jazeera. Nous n'avons pas voulu nous limiter à ces médias, avant tout pour ne pas faire comme les autres, mais également pour être plus complet et pouvoir parler de chaînes généralistes qui ne traitent pas seulement de l'information. On peut citer l'exemple d'Al-Manar, la chaîne proche du Hezbollah libanais. Mais nous avons surtout voulu montrer que l'information ne se pense pas en dehors du politique. Regardez : les télévisions ne se pensent pas en dehors d'Internet et Internet ne se pense pas en dehors des télévisions. Les deux ne se pensent pas sans une histoire des médias et une offre médiatique qui ne se réduit pas à ses deux véhicules là.

L'idée la plus importante est qu'il y a plein de choses politiques qui ne se transmettent pas seulement par un bulletin d'informations. J'ai pu travailler sur l'émission Poète du million, ce concours de poésie qui draine beaucoup de monde. A priori, on est bien loin du politique, mais en fait il existe une rivalité entre les principaux leaders des grandes chaînes médiatiques arabes. Ce concours, si simple en soi, fait également ressortir des conflits de type états-nationaux voire même tribaux au sein de la péninsule. Et encore, derrière cette émission, il y a des rivalités qui relèvent de la langue, sujet éminemment politique dans le monde arabe. C'est dire ! On voit bien qu'une émission de distraction, un jeu télévisé banal basé sur un concours de poésie, devient quelque chose de clairement politique. C'est la même chose pour Star Academy version arabe !


Dans l'un des deux articles personnels que vous publiez dans l'ouvrage, vous parlez de communautés virtuelles qui équivalent à une fabrique du social. Vous écrivez pourtant « que c'est trop espérer que de croire que les changements, si souvent attendus, viendront grâce à Internet, et encore moins grâce à la seule blogosphère ». Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ?


Y.G-Q : Quand on travaille sur ces questions là, la difficulté la plus importante vient de notre fascination pour le « tout technique ». Il existe des gens qui n'ont juré que par la télévision quand celle-ci est arrivée, qui n'ont juré que par les chaînes satellitaires quand le satellite s'est imposé et, aujourd'hui, ne jurent plus que par Internet. Moi je suis très [Régis] Debray sur ces problèmes et je ne pense pas qu'une technique remplace totalement l'ancienne mais que cela s'inscrit plutôt dans des « vidéosphères » ou des « médiasphères ». Dans ce livre, nous disons donc : « Attention, Internet ne fait pas la révolution tout seul ! ». Il y a clairement une révolution de l'information dans le monde arabe qui passe par les médias, mais Internet n'en est pas le seul facteur. Il faut arrêter de penser qu'il suffit d'une invention pour changer le monde ! Même le christianisme avec l'invention du nouveau testament n'y est pas arrivé.


Vous pensez que cette vision est trop utopiste ?

Y.G-Q : Nous avons sans cesse besoin de nous battre contre des gens qui disent « vous allez voir, la société civile dans le monde arabe c'est génial, il suffit d'avoir Internet et les gens vont tous descendre dans la rue ». C'est beaucoup plus complexe. Prenons l'Égypte de Moubarak par exemple : nous avons un régime autoritaire, coupé de sa population et qui a du mal à se renouveler. Ses appuis, occidentaux pour le dire vite, sont de plus en plus critiques et demandent plus de souplesse dans l'exercice du politique, dans l'ouverture, et surtout plus de démocratie. Certains disent « Internet va ouvrir tout ça ». Non, ce n'est pas comme cela que ça se passe ! Le jour où un gouvernement veut tout cadenasser, il le fait sans aucune difficulté. On le voit clairement avec la Tunisie.
En revanche, il y a des effets beaucoup plus importants mais qui se passent ailleurs. Si vous ajoutez à cette révolution de l'information la révolution démographique, la révolution socio-culturelle et la révolution de l'enseignement (baisse de l'analphabétisme entre autres), on arrive un peu à ce que l'on a connu au moment de la renaissance arabe, au XIXème siècle, lors de l'introduction de l'imprimé. C'était certes une modification technique, mais plus encore une modification intellectuelle. On est véritablement passé de l'âge classique arabe à l'âge moderne, en partie grâce à l'imprimé, mais pas simplement parce que les textes étaient là. C'est surtout parce qu'il y avait des gens dont le métier était de produire des textes et de les faire lire, de les imprimer et de les distribuer. Cela a complètement modifié les systèmes de transmission de savoir. Pour prendre un exemple, l'idée même de l'arabisme est clairement liée à la diffusion de l'imprimerie. Aujourd'hui, on peut imaginer qu'Internet est en train de produire la même chose : une espèce de révolution politique et culturelle silencieuse.

On communique du Maroc au Koweït avec les mêmes satellites, avec les mêmes émissions. Les bloggueurs se lisent entre eux. Il y a cet espace sans frontière de communication qui existe, mais également, et je pense que c'est très important, la langue elle-même évolue. Cet espèce de pesanteur de la langue arabe, sociologique au moins, est en train d'exploser, à la fois en permettant d'avantage d'expressions dans certains dialectes, et en permettant aux franges moins cultivées de la population de manier l'arabe sans trop de complexes.
Aujourd'hui, on a beaucoup plus de pratiques individuelles et de constructions en réseaux horizontaux plutôt que verticaux. C'est l'effet twitter, c'est l'effet blog, les portails et tout ce que l'on voudra. Et ça, je crois que c'est important pour toutes les sociétés, mais plus encore dans le monde arabe et dans les sociétés du Sud de la méditerranée, car se sont des sociétés qui n'ont pas la même histoire que les sociétés européennes. L'idée d'individualisation, d'individualisme et de la construction politique qui est liée à cette individualisation, à savoir la démocratie représentative, est beaucoup plus récente historiquement. Je pense que les nouveaux médias vont considérablement accélérer ce processus d'individualisation dans le monde arabe et rendre possible des choses qui ne l'étaient pas forcément avant.

Prenons un exemple très précis : le commentaire religieux. On dit qu'il n'y a pas de clergé en islam mais c'est une formule maladroite car il existe quand même des gens dont le métier est de commenter le Coran : on leur reconnaît cette capacité, soit parce qu'ils ont fait un parcours spécifique, soit parce qu'ils sont issus de telle famille, parce qu'ils font partie de tel réseau, etc. Avec les médias, on voit apparaître un double phénomène : une nouvelle hiérarchie des clercs légitimes et l'apparition de personnes qui « viennent de la lune », s'entend de personnes qui construisent une autorité religieuse sur un savoir-faire qui vient d'ailleurs. Le plus célèbre aujourd'hui est probablement Amr Khaled qui a fait un bon mariage, qui vient d'un bon milieu égyptien, mais qui est tout sauf quelqu'un qui a suivi la filière religieuse. C'est le Léon Zitrone du Coran ! Cette évolution est importante : en écoutant Amr Khaled, une partie de la jeunesse arabe se dit « Tiens on peut être musulman et moderne, efficace économiquement tout en restant musulman ». 

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"Les Arabes parlent aux Arabes : la révolution de l'information dans le monde arabe" / Actes Sud /  272 p. 

Entretien publié sur nonfiction.fr   



"Manuel pratique du terroriste" d'Al-Qaïda


Al-Qaïda en librairie : la polémique



Beaucoup de bruit a accompagné la sortie du Manuel pratique du terroriste en librairie. Il serait bon de se demander "pourquoi cet engouement soudain ?", analyse faite du document. 



« Démarche éditoriale culottée » [1], livre à « planquer en cas de perquisition » [2], ouvrage « qui fait boum » [3] ou encore « subversif » [4]. Les qualificatifs et autres descriptifs ont fleuri dans la presse généraliste et spécialisée mais également (et plus encore ?) sur la blogosphère. La raison de cet engouement ? Une « simple » publication : celle du Manuel pratique du terroriste, signé Al-Quaïda, aux éditions belges André Versaille.

Comme l'on pouvait s'y attendre, le buzz s'est propagé assez rapidement [5]. Et sur ce coup, l'éditeur avait tout prévu :  les motivations de cette mise en circulation étaient publiées dans une note disponible sur son site, mais également en préface de l'ouvrage. Il donna aussi un entretien au quotidien belge Le Soir et s'expliqua à la radio québécoise. Beaucoup de bruit et de débats donc, quelques jours seulement avant la sortie officielle du document. Mais qu'en est-il après lecture et avec le recul nécessaire ?

Avant tout, notons que ce document n'est rien d'autre que la traduction française du Manuel de Manchester, découvert en 2000 dans l'appartement d'un présumé membre d'Al-Qaïda. Celui-ci est assez connu des milieux spécialisés (et plus particulièrement des services secrets) qui n'ont cessé de l'analyser, pages après pages et mots après mots, pour mieux comprendre la psychologie jihadiste. Notons également que le département de la Justice des États-Unis le publia en 2005 sur son site officiel [6], ce qui provoqua une première effusion de critiques. Détruisons donc le mythe : l'ouvrage n'a rien de secret ni même de confidentiel. S'il l'était lors de sa découverte, cela fait bien longtemps qu'il ne l'est plus.

De même, notons que celui-ci est plus que daté. Son écriture s'est très probablement réalisée dans le début des années 90. Certains passages sont d'ailleurs révélateurs. Dans la cinquième leçon, l'auteur énonce 5 moyens de communications possibles au sein de l'organisation : le téléphone, les contacts directs, le messager, le courrier et « quelques outils modernes comme le fax et les communications sans fil ». Aucune référence n'est faite à Internet, aux forums, aux blogs ou aux courriels. Le fax et les téléphones portables sont vus comme des « outils modernes ». Cela en dit long. Quand on connait aujourd'hui la capacité qu'ont les réseaux jihadistes à communiquer via les nouvelles technologies, ce livre peut en laisser bon nombre perplexes quand à sa dangerosité, du moins sur ce plan.


Enfin, ce livre est souvent décrit (et décrié) comme un véritable guide pour devenir un apprenti terroriste en puissance, futur assassin de civils innocents. Là encore, détruisons le mythe. Les passages au plus grand potentiel de dangerosité (comment mettre en place un attentat à l'explosif, comment assassiner une cible en plein rue, au poison, à l'arme contondante, etc.) sont censurés par l'éditeur, chose que l'on peut aisément comprendre. Si certaines parties peuvent choquer, nous pouvons pourtant admettre que quiconque détient cet ouvrage entre les mains n'en apprendra pas plus qu'avec un livre de Bakounine [7], un des cahiers d'Ernesto Che Guevara [8], ou, pour pousser plus loin la critique, qu'avec une bonne dizaine de films américains spécialisés dans l'espionnage et dans le terrorisme. Idem pour certains jeux vidéos suintant de violence et de meurtres...

Ainsi, si cette publication provoque tant de critiques et de débats, c'est plus parce qu'elle est le fruit d'Al-Quaïda même que pour son caractère véritablement subversif. Car comme l'avoue l'éditeur, publier ce Manuel c'est un peu comme publier Mein Kampf : une parole brute, sans fioriture de style, où les humains sont décrits comme de simples cibles. Il n'en reste pas moins que la préface de Arnaud Blin permet de contextualiser relativement bien le sujet, de ne pas s'y perdre, happé par la prédication jihadiste. La parole d'Al-Qaïda accessible à tous ne fera pas que des heureux, loin de là. De nombreuses critiques tout à fait acceptables peuvent être émises et elles seront probablement constructives. Mais cette publication a le mérite de démystifier l'organisation islamiste, de montrer l'envers du décor dans ce qu'il y a de plus clinique : l'apprentissage du terrorisme, pas à pas, gestes après gestes. Et c'est inestimable. Car faire tomber ce mouvement de son piédestal est la pire chose qui puisse lui arriver, égratignant des années de communication et détruisant l'image de marque qu'elle a pu se construire au fil du temps avec, pour paroxysme, les terribles et meurtriers attentats du 11 septembre 2001. Et pour cela sa publication est entièrement justifiée. 



Th. C.
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Notes :
[1] : Brève, Le Soir du 29/10/09
[2] : « Le terrorisme pour les nuls », Le Quotidien
[3] :  Brève, Le Soir du 29/10/09
[4] : « Le Manuel pratique du terroriste d'Al-Qaida publié chez André Versaille », Fluctuat.net, 03/11/09 
[5] : Voir en particulier l'article publié sur Rue89, « Assassinat, torture? : fallait-il publier le manuel d'Al Qaeda ? », ainsi que les commentaires des internautes
[6] : Avant-propos, Simon Peterman, p. 7
[7] : Voir en particulier « Révolution, terrorisme et banditisme »
[8] : Voir la publication de ses divers carnets aux éditions Mille et une nuits  
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"Manuel pratique du terroriste" d'Al-Qaïda / André Versaille éditeur / 192 p.
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Recension publiée sur nonfiction.fr  



"La persistance de la question palestinienne" de Joseph A. Massad


Palestinien errant ?




L'écriture de cet essai démarre sur un constat amer : « Depuis un siècle, toutes les prédictions selon lesquelles la question palestinienne trouverait sa solution ont échoué. » S'il ne pose même pas le « pourquoi ? », Joseph Massad tente quand même d'y répondre, jouant la carte de l'explication historique voire philosophique. Et ce pamphlet frappe fort, en particulier par ses arguments proposés. En véritable pourfendeur des idées reçues et de la bien-pensante, l'auteur va jusqu'à quelques fois frôler de beaucoup trop près la ligne rouge définie par la doxa, quitte à la dépasser pour de bon.

Pour lui, le projet sioniste se défini comme une simple volonté d'implantation d'Occident en territoire arabe. Ainsi, le peuple d'Eretz Israël doit être mené par sa diaspora européenne, et non pas par la population de « locaux », les sabras. Comme le déclarait Ben Gourion, « Nous ne voulons pas que les Israéliens deviennent des Arabes. Nous sommes tenus de lutter contre l'esprit du Levant qui corrompt les individus et les sociétés ».
De même, le Palestinien devient le nouveau sémite, avec pour autre, pour miroir comme le disait Saïd, l'antisémitisme israélien. « Herzl les voyait comme des gens ''sales'' aux allures de ''brigands'', Menachem Begin les considérait comme des ''bêtes à deux pattes''. Notez l'impeccable coïncidence entre les adjectifs antisémites utilisés contre les Juifs européens et ceux que le sionisme utilise pour décrire les Palestiniens. »

Le Palestinien est-il le nouveau Juif errant ? Si l'essai est loin de le confirmer, il pose les jalons d'une réflexion qui a le mérite d'exister. Bien loin de l'auto-censure, Joseph Massad titille, dérange. Il réussit au moins à nous affirmer, si besoin en était, que le destin des Israéliens et des Palestiniens est lié, de même que leurs histoires. Reste à voir comment, dans quelques années, ce livre sera utilisé. Car assurément il sort trop tôt et risque de stagner dans les bibliothèques, incompris. Du moins jusqu'à que les mentalités évoluent et que le temps fasse son ?uvre.

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« La persistance de la question palestinienne » de Joseph A. Massad / La Fabrique / 102 p.



?Destins croisés : Israéliens-Palestiniens, l'histoire en partage? de Michel Warschawski


Guerre de l'Histoire en terre sainte




?Deux historiens ne s'accordent jamais sur ce qui s'est produit, et le pire est que tous les deux pensent qu'ils disent la vérité." Cette phrase, signée Harry S. Truman, résume parfaitement la relation actuelle d'Israël et de la Palestine envers leurs histoires respectives, ou plutôt leur histoire commune. Ici, la reconnaissance des droits de l'un implique tout simplement l'illégitimité de l'autre, et la survie de l'un passe par la négation de l'autre. Cette formule étant valable dans les deux sens, elle engage obligatoirement un cercle vicieux intemporel.

Comme le fait remarquer Amnesty International, ?chez les Israéliens et les Palestiniens, plus que partout ailleurs, l?histoire est une arme de guerre avant d?être une tentative ? partielle ? de lire le monde?. La dernière actualité sur le sujet date du 16 septembre 2009 : dans la bande de Gaza, le Hamas s'insurge en apprenant que le prochain manuel scolaire de l'UNRWA comporterait un passage concernant l'Holocauste. Côté israélien, Gideon Sa'ar, l'actuel ministre de l'éducation, a décidé que dès la rentrée scolaire, toute référence à la Nakba disparaîtrait des manuels des écoliers arabes israéliens. L'incompréhension et la tentative d'appropriation du pouvoir de l'Histoire règnent des deux côtés.


Pour lutter contre ce manichéisme grandissant et meurtrier, Michel Warschawski prend la plume. Son objectif ? Raconter enfin une histoire partagée par deux peuples et non simplement par une ou l'autre partie. La Shoah sera traitée au même titre que la Nakba, les attentats palestiniens autant que les assasinats ?ciblés? israéliens, etc. Une volonté à signaler donc, alors que le processus de paix se relâche chaque jours un peu plus, et ce malgré l'impulsion voulue par le président américain Barack Obama.

Si ce livre est une importante pierre de plus à l'édifice de la compréhension et, surtout, de l'acceptation mutuelle, il reste trop succinct et trop imaginaire pour être totalement pertinent et surtout percutant. Espérons au moins qu'il lance un mouvement qui transcendera ses quelques défauts. C'est tout ce que nous lui souhaitons.

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?Destins croisés : Israéliens-Palestiniens, l'histoire en partage? de Michel Warschawski / Riveneuve éd. / 233 p. 
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Lire / écouter également en ligne :
La recension de l'ouvrage par Babelmed, "le site des cultures méditerranéennes"
Michel  Warschawski dans l'émission "Là-bas si j'y suis" de D. Mermet / France Inter



"Si je t'oublie, Bagdad" d'Inaam Kachachi


 Identité meurtrie




Dans le contexte géopolitique troublé de l'après 11 septembre 2001, la jeune Zeina tangue. Irakienne immigrée aux Etats-Unis dans les bras d'un père torturé par le régime bathiste alors qu'elle n'était qu'une enfant, elle voit désormais son ancien raïs tomber.
La jeune femme, qui vient de dépasser la vingtaine, se sent dans l'obligation d'aider son peuple ; ou plutôt ses peuples. Irakienne par le sang, américaine par la vie, Zeina est en quête d'identité. Alors pour concilier ses deux parties d'elle-même, Zeina s'engage comme interprète dans l'armée. Elle parle bien l'arabe et rêve de revoir son pays natal. Elle rêve aussi d'y apporter la démocratie. Et miracle, son dossier est accepté. Candide partira, malgré les protestations d'une famille restée patriote en dépit de l'exil.

Mais l'accueil est loin d'être celui qu'elle attendait. Les regards froids désabusés remplacent les foules en liesse imaginées. Même sa grand-mère Rahma, restée au pays, n'en revient pas : sa douce petite dans l'habit de l'occupant ! Le rêve devient cauchemar : d'un côté comme de l'autre les morts se multiplient. Bavures et attentats suicides deviennent son lot quotidien. La voilà en uniforme, traduisant les paroles d'inculpés ou les demandes de remboursement de familles voulant se faire dédommager une porte fracturée lors d'un contrôle de routine un peu musclé. Mais Zeina ne se sent pourtant pas comme tous ces soldats. Elle est irakienne, née dans ce pays ! Mais qui s'en soucie ? Si l'habit ne fait pas le moine, il y contribue grandement. Et l'étiquette qu'on lui jette le plus souvent à la figure, dans la rue avec les vrais gens, est simple : collabo.

Ce second ouvrage d'Inaam Kachachi paru en français vous explose à la figure. « Si je t'oublie, Bagdad » nous emmène dans une lente descente en enfer, là où la naïveté enfantine laisse place à l'âge adulte, là où la jungle prend corps devant vos yeux ébahis. Des palais de l'ancien dirigeant sunnite aux frêles habitations des insurgés, l'Irak se vit, page après page. Le style est concis, accrocheur. Mais sur le fond ? Une formidable analyse des identités, cas pratique sociologique qui illustrerait assez facilement certains essais d'Amin Maalouf, de Jean-Loup Amselle ou encore de Serge Gruzinski *. Pourtant, comment ne pas regretter que, le masque de Zeina la candide tombé, l'auteur s'en tienne à une sorte de fin convenue, presque bien-pensante ? Pourquoi ne pas pousser la critique plus loin, s'enfoncer dans les tréfonds de l'âme de Zeina totalement désillusionnée ?

Les dernières lignes concluent sur un sursaut patriotique, remake arabisant du psaume 137. Rien de plus. Le lecteur ferme l'ouvrage, heureux d'avoir participé au voyage intérieur de cette jeune femme, forme imagée d'un pays déchiré, mais déçu de s'être fait éjecter trop tôt, de n'avoir pu continuer le trajet jusqu'au terminus. Mais ne désespérons pas pour autant : une littérature vive et éclairante, à défaut d'être totalement éclairée, se fait rare. Surtout lorsqu'elle traite de cette région du monde si sujette aux clichés et autres généralisations ethnocentristes. Cette sortie reste donc à souligner dans le grand bain de la rentrée littéraire.

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* : Lire à ce propos « Les identités meurtrières » d'Amin Maalouf, ouvrage auquel le titre de la recension fait référence, mais également « La pensée métisse » de Serge Gruzinski, et les divers travaux de Jean-Loup Amselle sur l'Afrique.
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"Si je t'oublie, Bagdad" d'Inaam Kachachi / Liana Levi  / 225 p.
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Critique publiée sur le webzine Culturopoing




"La nouvelle guerre médiatique israélienne" de Denis Sieffert


Une guerre qui ne dit pas son nom



La guerre de l'image est aujourd'hui au moins aussi importante que celle qui se déroule sur le terrain. Chaque partie connaît le pouvoir des médias et surtout comment ceux-ci peuvent décider du cours d'une guerre qui, même si elle est perdue par les armes, peut être gagnée par les c?urs. Le Hezbollah peut en témoigner : de l'avis de nombreux observateurs et spécialistes, si le Parti de Dieu libanais a pu se targuer d'avoir "vaincu" une armée israélienne sur-armée et sur-entrainée en 2006, c'est grâce à la guerre de l'image [1]. Mais, comme sur tout terrain où une bataille fait rage, les techniques et les moyens évoluent, au même titre que les armes et la stratégie.

Le conflit israélo-palestinien ne déroge bien évidement pas à cette règle, il en est peut-être même le paradigme. Lors de la dernière opération armée,  Plomb durci, l'état hébreu, ayant tiré les leçons de la guerre du Sud Liban, comprend bien qu'il faut d'un côté rendre une opinion nationale largement favorable à cette intervention militaire, et de l'autre, faire taire une opinion internationale trop critique à son égard. Le point primordial est donc de rendre cette guerre "juste", et le meilleur biais pour que cela réussisse passe, sans aucun doute, par les médias.


Chronologie choisie et guerre asymétrique



Ainsi, le monde entier devait savoir qu'Israël n'était pas l'instigateur de cette guerre, mais qu'il répondait "seulement" à la violence par la violence. L'agresseur n'était donc pas l'état hébreu, mais bel et bien ces barbus fanatiques du Hamas (présentés comme de simples marionnettes du grand frère iranien si l?on caricature la teneur de fond de nombreux articles et essais), qui ont préféré détruire une trêve qui leur était en de nombreux points favorable politiquement, mais également vitale pour Gaza. Cette chronologie des évènements est pourtant dénoncée, certains journalistes ou chercheurs la considérant comme erronée ou partiale, en particulier  Alain Gresh du Monde Diplomatique, spécialiste parfois marqué par ses prises de positions, mais observateur attentif de la région qu?il connaît intimement [2].
Autre point important de la bataille médiatique : montrer que les forces armées en présence sont équivalentes, si ce n'est en nombres et en armes, au moins en potentialité de destruction. Cette idée ne date pas d'hier [3], mais pour le cas de cette opération, l'opinion publique a été abreuvée plus que de coutume d'images de roquettes Qassam s'écrasant sur les villes de Sdérot et d'Ashkelon, de représentations d'un Iran destructeur tirant les ficelles en arrière-fond. Suite à cette médiatisation, Denis Sieffert note que l'opinion publique israélienne suivait dans l'écrasante majorité ses décideurs militaires, pour certains futurs politiciens promis aux plus hauts postes. Et difficile de le contredire. Le quotidien de centre-droit Maariv publiait le 2 janvier 2009 un sondage exprimant que 78.9 % des Israéliens étaient "très favorables" à l'opération militaire à Gaza, et 14.2 % "plutôt favorables".  En Israël, la guerre de l'image était définitivement gagnée. En Occident, et surtout en Europe, la chose fut plus complexe et passa par une campagne de diabolisation du Hamas [4]. Mais au final, que ce soit ici ou là-bas, la grande majorité de l'opinion publique accepta le fait que Tsahal, "l'armée de défense d'Israël", combatte face à un Hamas présenté comme équivalent en violence, sinon en force et qui plus est usant de  techniques déloyales [5].
Les chiffres parlent pourtant d'eux même : 1.300 palestiniens tués selon Al Watan, 1.166 selon l'armée israélienne. Chiffre auquel il faut ajouter 5.300 blessés, dans une grande majorité civile. Côté israélien, on dénombrait 10 militaires et 3 civils tués. A première vue, on peut avouer que la comparaison devient difficile à tenir...


Mettre en lumière et dénoncer la désinformation



Avec La nouvelle guerre médiatique israélienne, Denis Sieffert, directeur de la rédaction de l'hebdomadaire Politis, s'attaque une nouvelle fois à ces épineux problèmes que sont la désinformation et la propagande en temps de guerre. Après La guerre israélienne de l'information : désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo-palestinien, l'auteur persiste et signe. L'ouvrage s'attaque à de nombreux sujets régulièrement mis de côté par les médias dominants : diabolisation et dépolitisation du Hamas, dénonciations d'antisémitisme à chaque critiques portées à Israël, lobby politique et économique, etc. 
Mais loin d'être parfait, le livre se dénote par son côté militant voire partisan, ce qui le fait tendre vers des critiques trop prévisibles. Denis Sieffert ne s'en cache pas, et le revendique dès les premières pages : "Le journaliste engagé que je suis [...]" [6]. Cette notion est donc à garder constamment à l'esprit durant toute la lecture de l'ouvrage. Beaucoup de lecteurs ne verront là qu'une simple rhétorique pro-palestinienne, réduisant ainsi la légitimité, dans ce cas, du chercheur-journaliste. De plus, le manque de subtilité noie le propos et fait tomber une grande partie de l'argumentaire à plat.
Enfin, l'auteur s'attarde trop peu sur un point essentiel de ce conflit : la rétention de toute information par l'état hébreu, imposant aux journalistes un véritable blocus hors de la bande de Gaza, entraînant de cette façon un "recadrage de l'information" sur Israël (et en particulier sur Sdérot) de journalistes obligés de rendre des comptes à leurs rédactions ; parallèlement, cette impossibilité d'aller et venir a eu pour résultat de bloquer, durant un certain moment du moins, les images insoutenables en provenance Gaza.  Après l'époque des journalistes embedded, transportés dans les chars de Tsahal même, voici venu le temps des JRI sortant leurs télé-objectifs pour tenter de capter une explosion à plus d'une vingtaine de kilomètres, épaulés de leurs rédacteurs qui tentent d'en faire une information.


Mais malgré ces défauts, la sortie de cet ouvrage reste à souligner car il est l'un des seuls à se focaliser sur cet aspect du conflit israélo-palestinien. Le travail de recherche, de synthétisation et de mise en perspective permet au lecteur une vue d'ensemble du contexte médiatique, de ses réseaux, et donc de la mise en place de cette guerre qui ne dit pas son nom. La réflexion mériterait d'être plus poussée, mais elle a au moins le mérite de ne pas assommer de chiffres ou de références spécialisées un lecteur  peu enclin à se pencher sur cette question on ne peut plus controversée, si souvent sujet à polémiques Toutefois, cela reste à double tranchant. Si le livre se veut accessible il peut tout autant être dénoncé pour faible utilisation de sources. Tout dépend donc du lecteur. Cet ouvrage reste donc une bonne manière d'introduire ce problème, encore insuffisamment traité, même par les cercles universitaires malgré des avancées récentes, et ainsi de remettre en questions la plupart des idées préconçues que l'on peut avoir sur l'objectivité journalistique et sur le traitement médiatique. Ce livre pose les bases essentielles à toutes critiques fondées et pertinentes, et mériterait d'ouvrir la voie à un foisonnement plus conséquent d'ouvrages sur le même thème.

Dans l'attente de cette éventuelle floraison intellectuelle, on retiendra les paroles de Gideon Levy, journaliste au quotidien de gauche Haaretz, écrivant à propos de l'opération Plomb Durci : "Il n'y avait aucun doute sur qui était David et qui était Goliath dans cette guerre" [7]. Cette asymétrie principalement militaire emmène avec elle désinformations, manipulations et propagande ; ce qu'a réussi à affirmer l'auteur. Mais ce qu'il a omis de surligner, ou si peu, c'est que cette analyse est valable dans les deux sens. Le Hamas et le Hezbollah, propulsés en nouveaux David, ont également compris les règles du jeu depuis fort longtemps. Et eux aussi comptent bien s'en servir, s'appropriant petit à petit les outils et le savoir-faire propre à l'information et plus encore à la communication. La boucle est ainsi bouclée et la recherche de la paix continue ; sous l'?il médiatique,  évidemment. CQFD.


Th. C. 
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Notes :
[1] : Et ce malgré 1.300 civils tués, et 4.000 blessés côté libanais.
[2] : Voir à ce propos la note "Gaza : choc et effroi II" publiée sur le blog d'Alain Gresh, Nouvelles d'Orient  
[3] : Voir à ce propos le dernier ouvrage de Samy Cohen, Tsahal à l'épreuve du terrorisme, publié cette année chez Seuil.
[4] : Avec en fer de lance des rappels constants de la fameuse Charte de Hamas qui date de 21 ans mais qui, selon Denis Sieffert, "n'a plus aucune résonance dans le discours des dirigeants actuels du Hamas", et doit en tout cas être remise en perspective
[5] : Voir à ce propos l'interview parue dans Le Figaro de Daniel Shek, ambassadeur d'Israël à Paris. Celui-ci accuse le Hamas de crimes de guerre, alors que Tsahal est déjà sous le feu des critiques et que même les journaux les plus modérés dénoncent une "riposte disproportionnée".
[6] : On ajoutera que Politis se défini comme un hebdomadaire "indépendant et engagé" et que la plume de Denis Sieffert côtoie celle des non-moins engagés Bernard Langlois ou encore Sébastien Fontenelle.
[7] : "Gaza war ended in utter failure for Israel", 22/01/09, Haaretz 
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"La nouvelle guerre médiatique israélienne" de Denis Sieffert / La Découverte / 153 p.
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Recension publiée sur nonfiction.fr



Entretien avec Gilles Munier, troisième partie


"
Je joue cartes sur table, celles de mes convictions"

-Partie 3 : pour aller (encore) plus loin-


« Les espions de l'or noir » est dédicacé « Aux victimes innombrables de la soif pétrolière de l'impérialisme occidental, au Proche-Orient et dans les pays du Caucase. » Deux questions se posent instinctivement à la lecture : primo, ne sortez-vous pas, dès la dédicace, du rôle d'analyste voire de chercheur que vous prenez tout au long de l'ouvrage, pour enfiler l'habit du militant ? Deuxio, cette dédicace aurait tout autant pu se placer en guise de conclusion. Après tout, n'est-ce pas le plus bref résumé possible, partisan certes, de votre recherche ?
Faire ?uvre d?analyste et de chercheur n?oblige pas à mettre ses idées dans sa poche. D?ailleurs qu?est le plus souvent l?histoire, sinon la relation plus ou moins partisane d?évènements. Les historiens français, allemands, britanniques, n?interprètent pas de la même façon les événements du passé. Les livres anglais sur l?Intelligence Service et les mémoires d?agents secrets de Sa Majesté, par exemple, sont peu diserts sur leurs crimes, leurs échecs, ou les malheurs causés aux peuples agressés. Les vainqueurs se donnent toujours le beau rôle, même si cela n?a qu?un temps. Le mensonge par omission, l?hypocrisie, le parti pris politique suent partout. Je suis foncièrement anti-colonialiste. Je joue cartes sur table, celle de mes convictions. Effectivement, ma dédicace résume bien mon livre. Les ouvrages dits objectifs sont très souvent insidieusement partisans, mais de l?autre bord !

Il se murmure que, venant de récupérer votre passeport, vous vous mettiez en tâche de continuer vos recherches. Est-ce fondé ? Et si oui, sur quoi portera votre prochain ouvrage ?
Mis en examen dans l?Affaire « Pétrole contre nourriture », on m?a retiré mon passeport et interdit de
voyager à l?étranger, y compris dans l?espace Schengen. Cette interdiction a été maintenue pendant 4 ans pour des raisons politiques alors que la vingtaine d?autres personnes impliquées dans ce « scandale », fabriqué par la CIA, ont très vite retrouvé leur liberté de circuler. Depuis 2004, j?ai dû abandonner deux projets de livres, faute de pouvoir aller en Syrie et au Liban. En écrivant, en mai, au Procureur de la République de Paris pour lui demander de me rendre mon passeport afin de donner une suite aux « Espions de l?or noir », je pensais essuyer un nouveau refus. J?avais en chantier un récit de voyage dans le nord de l?Irak. Je vais le terminer. Ensuite, je verrai. Mais, j?ai déjà amassé de la documentation et pris des contacts dans la perspective d?un tome 2 consacré à l?espionnage en Méditerranée et au Proche-Orient, après la Seconde guerre mondiale.

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"Les espions de l'or noir" (Koutoubia) de Gilles Munier / 316 p.
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L'entretien avec Gilles Munier se clôture déjà, après trois semaines de publications successives. Les lecteurs de Comprendre ce là-bas peuvent lire ou relire la première partie de l'entretien, consacrée au livre, ainsi que la deuxième, consacrée aux grands espions qu'étaient St John Philby et Lawrence d'Arabie.
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A voir également en ligne :


Entretien avec Gilles Munier, deuxième partie


"
Il y a dans la vie de St John Philby tous les ingrédients pour en faire une sorte de héros tiers-mondiste"

-Partie 2 : les grands espions-



Un chapitre entier est consacré au fameux Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d'Arabie. Vous faites de lui un portrait assez nuancé : vu par beaucoup comme le leader d'une révolution arabe, progressiste dans l'âme et star des médias, vous préférez projeter l'image d'un homme dépressif, opportuniste et partisan d'un rapprochement britannique avec Hitler et Mussolini. Pourquoi ce choix éditorial ?
Lawrence n?était pas particulièrement progressiste. C?était un aventurier courageux mais dépressif, la plupart de ses contemporains en conviennent. Les conférences affabulatrices du journaliste américain Lowell Thomas et le film de David Lean, remarquable, en ont fait le leader de la Révolte arabe, mais il n?était qu?un pion dans le jeu de l?Intelligence Service. Dans les pays arabes, il est généralement perçu comme un manipulateur et un menteur. C?est aussi ce qui s?est dégagé de mes lectures et de mes entretiens avec des nationalistes arabes. Pour ce qui concerne sa position à l?égard de Hitler, il faut noter qu?il existait, dans les années 30, beaucoup de passerelles entre l?aristocratie britannique et les nazis. J?ai déjà parlé des extrémistes du Kidnergarden, mais il n?y avait pas qu?eux. La contribution de banques anglo-saxonnes et d?Henri Deterding, patron de la Dutch Shell, à la montée du nazisme sont connues. Plusieurs collègues de Lawrence gravitaient autour des partis fascistes anglais. Hitler avait invité Lawrence à le rencontrer et il était sur le point de répondre quand sa mort dans un curieux accident de moto l?en a empêché. Mon portrait de T.E Lawrence ne résulte pas d?un choix éditorial, mais d?une intime conviction.


Une autre partie de votre ouvrage analyse l'?uvre et la vie de St John Philby, moins connu du grand public. Avec le recul nécessaire, quel a été l'impact des actions de cet espion dans la région ? Sa critique acerbe de la politique arabe britannique pourrait-elle, si sa vie et son ?uvre étaient plus médiatisés, faire de lui une sorte de héros tiers-mondiste ?
Oui, il y a dans la vie de St John Philby tous les ingrédients pour en faire une sorte de héros tiers-mondiste. Il aimait profondément l?Arabie. Il s?était converti à l?islam, et pas pour la forme comme cela avait été le cas de plusieurs agents britanniques ou français ; sinon Kim, son fils ? le grand espion soviétique ? ne l?aurait pas fait enterrer dans un cimetière musulman à Beyrouth. St John Philby connaissait la perfidie des tenants de l?empire britannique mieux que personne et se méfiait des manigances des gens du Kindergarten. Il a eu raison de convaincre le roi Ibn Saoud de se dégager de l?emprise britannique et de jouer la carte américaine. A l?époque, il n?avait pas d?autre choix. Dommage que cela ait ensuite mal tourné. Quoi qu?il en soit, son influence sur l?histoire du Proche-Orient a été longue, plus positive et plus grande que celle de Lawrence qu?il détestait? cordialement.


Avec Lawrence et Philby, la Grande-Bretagne n'a pourtant pas le monopole des espions de l'or noir. Moins connu, le rôle de l'Allemagne fût aussi déterminant dans la découpe du Proche et du Moyen-Orient. Brièvement, quels ont été les plus grands espions allemands, et que faut-il retenir de leurs actions ?

Le plus grand espion allemand était un juif converti, le baron Max von Hoppenheim [cf. illustration NDLR]. Il a servi le Kaiser Guillaume II, puis Adolphe Hitler qui l?a fait « Aryen d?honneur »? C?était un archéologue renommé. Chef du Bureau de renseignement pour l?Est qui couvrait le Proche-Orient, la Perse, l?Afghanistan et les Indes britanniques, il fut l?âme cachée du djihad anti- anglais dans l?empire Ottoman et du « complot germano-indou », la tentative la plus sérieuse de libération de l?Inde menée depuis Napoléon 1er. Les missions de Wilhelm Wassmuss, pendant la Première guerre mondiale, pour soulever les tribus du sud de la Perse ou de Werner Otto von Hentig et Oskar von Niedermayer en Afghanistan, relèvent de l?épopée. Pendant la Seconde guerre mondiale, en Egypte, des hommes comme Gaafar John Eppler ? agent de l?Abwehr, dirigée par l?amiral Canaris - et Fritz Grobba, à Bagdad, ont donné du fil à retordre à l?Intelligence Service. Sans la décision d?Hitler d?attaquer la Russie, la révolution de Rachid Ali, en 1941, en Irak, l?aurait peut être emportée.

A la différence des dirigeants britanniques et français qui ne parvenaient pas à se débarrasser de leur esprit colonialiste, les Allemands jouissaient en Orient d?un capital de confiance remontant à Charlemagne et à Frédéric II de Hohenstaufen. Au 13ème siècle, cet empereur hors norme, était considéré comme l?antéchrist par le Pape. Il parlait arabe et fut, comme roi de Jérusalem, un gardien des lieux saints respecté des musulmans. Guillaume II ? Hohenstaufen, comme lui - relança intelligemment cette politique avec la Turquie ottomane et le monde musulman. Hitler profita de cet héritage, maladroitement, à grand renfort de déclarations sans lendemain, et de promesses non tenues, quoi qu?en disent les Israéliens et leurs affidés. En dépit des vicissitudes de l?histoire, les Allemands bénéficient encore - du Maghreb au Machrek - d?un a priori favorable, du seul fait qu?il n?y a jamais eu de colonies arabes.
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"Les espions de l'or noir" (Koutoubia) de Gilles Munier / 316 p.
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Dès la semaine prochaine, retrouvez la troisième et dernière partie de l'entretien avec Gilles Munier. Après s'être penché sur l'écriture et le travail de recherche, puis sur les grands espions, nous nous pencherons sur l'aspect politique de l'ouvrage, présent en fond constant, et sur le futur de l'auteur.
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Site des « Espions de l?or noir » : http://espions-or.noir.over-blog.com
Blog de Gilles Munier : http://gmunier.blogspot.com
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Crédit dessin, St John Philby : Setsuko Yoshida




Entretien avec Gilles Munier, première partie


"Mes chapitres sont des coups de projecteur donnés à des événements et sur des personnages"

-Partie 1 : le livre-


Pouvez-vous nous expliquer comment vous est venue l'idée d'écrire cet ouvrage ?

C?est une idée ancienne. Elle remonte aux lendemains de la guerre du Golfe de 1991 quand je me documentais sur George Bush père pour « La 5ème Colonne à la Une », une lettre d?information « confidentielle » dont j?avais entrepris la parution. Lorsque je m?intéresse à un sujet, j?écume les bibliothèques et les revues spécialisées. Aujourd?hui, c?est plus facile avec Internet, les banques de données et la numérisation des ouvrages, mais au début des années 90, cela prenait du temps. J?avais commandé aux Etats-Unis des livres sur la carrière de pétrolier et de directeur de la CIA George Bush père. Je découvrais que sa famille avait entretenu des relations d?affaires avec les nazis, ce que les médias européens se gardaient bien de révéler. Sa vision d?un « Nouvel ordre mondial » ne s?apparentait pas seulement à celle d?Adolphe Hitler, mais remontait à l?époque de l?impérialisme britannique triomphant, à la fin du 19ème - début du 20ème siècle. Hitler s?était approprié, en la germanisant et en la systématisant, la vision raciste et élitiste du monde de Cecil Rhodes, de Lord Milner et des membres du Kindergarten (Jardin d?enfants), leur réseau d?influence plus ou moins secret. Certains de leurs partisans avaient joué un rôle charnière dans la conquête du monde arabe pendant la Première guerre mondiale. David Hogarth, chef du Bureau arabe du Caire, et mentor de Lawrence, dit d?Arabie, en faisait partie. Aujourd?hui, les néo-conservateurs américains, les likoudnicks israéliens de Netanyahu et divers cercles soutenant Nicolas Sarkozy sont sur la même longueur d?onde.

J?ai d?abord pensé écrire un livre sur le thème « Pétrole et espionnage en Irak ». Mais pour comprendre comment les Anglo-saxons s?étaient trouvés en position privilégiée lorsque le pétrole est devenu un produit stratégique indispensable au développement de l?Occident, il me fallait élargir mon champ de recherche à la Perse ? l?Iran d?aujourd?hui -, au « Grand jeu » en Asie centrale et dans le Caucase, aux causes des guerres mondiales, et même remonter à l?expédition de Bonaparte en Egypte. Vaste programme !


Comment s'est passé le travail de recherche effectué en amont de l'écriture ?

Comme secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes, je me rendais à raisons de 5 à 8 fois par an en Irak. J?ai profité de ces voyages pour acheter de nombreux ouvrages aux bouquinistes de la rue Moutanabi, à Bagdad, paradis des chercheurs. Je fouinais dans les rayons et, s?il le fallait, passais commande de livres que je récupérais quelques semaines plus tard. Et je lisais, lisais? Le prix des livres importait peu : le dinar irakien qui équivalait près de à trois dollars avant la guerre s?était effondré, le dollar s?échangeait parfois à plus de 3000 dinars. J?arrivais à Bagdad avec mes valises pleines de commandes ou de dons de médicaments interdits par l?ONU. L?aéroport de Bagdad étant fermé pour cause d?embargo, je repartais en taxi pour la Jordanie, chargé de bouquins?

Mes recherches sur la Mésopotamie ancienne et moderne, agrémentées de voyages d?étude aux quatre coins du pays, m?ont d?abord permis de publier un « Guide de l?Irak » en 2000, traduit ensuite en américain. Avec le photographe Erick Bonnier qui m?a souvent accompagné, je me souviens avoir passé des jours à chercher la tombe de Gertrude Bell, la grande espionne britannique, surnommée du temps de sa grandeur, et à juste titre , « la reine non couronnée d?Irak ». Grâce à la confiance des dirigeants baasistes qui m?ont aidé à aller et venir un peu partout en Irak, j?ai pu réunir la documentation nécessaire à la rédaction des « Espions de l?or noir ».

A la lecture de ce livre, le lecteur peut se questionner sur le manque de cohésion entre les chapitres. Le livre ressemble plus, en de nombreux points, à une recension de personnalités, sorte de dictionnaire, qu'à un essai. Cet effet est-il voulu ou vous est-il simplement imposé par la complexité du sujet ?

L?ouvrage couvre une période de l?histoire allant de l?expédition d?Egypte aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, et un champ géographique très vaste. Les acteurs historiques sont nombreux. J?ai du faire des choix. J?ai privilégié l?analyse et la saga à la relation fastidieuse, pour le lecteur non averti, d?événements dont la compréhension est effectivement complexe. L?index comprend plus de 450 noms. C?est beaucoup. Je pouvais faire moins mais cela m?aurait obligé à couper des passages auxquels je tenais. Vous dites que mon livre ressemble à une sorte de dictionnaire, je préférerai parler de guide historique et politique. Mes chapitres sont des coups de projecteur donnés à des événements et sur des personnages. Les notes, nombreuses, et la bibliographie, devraient permettre aux chercheurs et aux curieux d?aller plus loin.

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"Les espions de l'or noir" (Koutoubia) de Gilles Munier / 316 p.
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Dès la semaine prochaine, retrouvez la seconde partie de l'entretien avec Gilles Munier. Au programme, un gros plan sur ces "grands espions" qu'étaient Lawrence d'Arabie et St John Philby.
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Site des « Espions de l?or noir » : http://espions-or.noir.over-blog.com
Blog de Gilles Munier : http://gmunier.blogspot.com




Hérodote n°133 : « Le Golfe et ses émirats »


Réflexions sur le Golfe et ses émirats



La revue Hérodote, menée par Yves Lacoste et Béatrice Giblin, se penche ce trimestre sur le Golfe et ses émirats. Après avoir analysé l'Amérique d'Obama dans son précédent numéro, la dizaine d'auteurs que compte cette publication s'est mis en tâche de décrire, le plus pédagogiquement possible, la situation actuelle de ce pivot, économique avant-tout, mais également géopolitique.

Beaucoup gardent encore l?image du Golfe et de ses émirats comme une Babylone décadente, peuplée de pétro-Toutefois, ces images, parfois d?Epinal, parfois clichés dans tous les sens du terme ne suffisent pas à rendre compte des réalités et des dynamiques profondes de la région. C'est ainsi que certains historiens, chercheurs, analystes, gouvernants et journalistes y voient une région marquée par l'affrontement entre sunnites et chiites, par la résurgence de la puissance iranienne, par la recherche effrénée d'un modèle économique plus fiable que les divers modèles occidentaux déjà en place, et par un tarissement inéluctable du principal revenu monétaire de la région : le pétrole.

Tous ces « problèmes » sont abordés dans ce 133ème numéro, avec comme objectif de dresser un portrait actuel de ce Golfe qui a enduré trois guerres, et qui pourrait accueillir, « comme disent des spécialistes, la prochaine guerre du Golfe entre les Etats-Unis et l'Iran » [2].

La réflexion débute sur un éditorial d'Yves Lacoste (d'une bonne trentaine de pages tout de même) qui replace le Golfe et ses émirats d'aujourd'hui dans le contexte historique, sociologique et économique. S'ensuit ensuite dix articles, dont tous ou presque méritent attention. Nous pouvons noter plus particulièrement les article de David Rigoulet-Roze, de Vincent Piolet ainsi que ceux de Kamal Kajja et de Phillipe Sébille-Lopez, portant respectivement sur l'affrontement culturo-politico-religieux entre la minorité chiite et la majorité sunnite de la province du Hasa en Arabie Saoudite ; sur l'exploitation de la main d'?uvre dans les émirats, véritables esclaves du XXIème siècle ; sur Al-Jazeera, vecteur nouveau d'un nationalisme arabe en perte de vitesse ; et enfin, sur le bilan économique de ses dernières années et les perspectives d'après pétrole de la région.

Nous noterons enfin, dans un style bien différent [3], l'article de Jean-Robert Pitte, ancien directeur de Paris-IV, qui tente de faire taire les critiques faisant suite à l'implantation de Paris-Sorbonne à Abu Dhabi, énonçant tous les bienfaits possibles d'un tel partenariat [4].

L'ouvrage est un bon moyen de résumer les enjeux que devra affronter cette région du monde, avec l'explication des bases historiques nécessaires à une réflexion sur l'aujourd'hui et le demain, dans des domaines assez variés, naviguant entre économie, géopolitique, culture ou encore religion. Une synthèse pédagogique et bien menée qui permet de résumer les travaux universitaires traitant du Golfe et de ses émirats des ces dernières années.


Th. C.


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Hérodote n°133 : « Le Golfe et ses émirats » (La Découverte), 2ème trimestre 2009 / 230 p. / 22 ?

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Sur les questions géopolitiques liées au Moyen-Orient, à lire également dans le n°132 d'Hérodote, « L'Amérique d'Obama », les articles de Jean-Loup Samaan (« Une inconnue sur l'agenda : l'administration Obama face à l'équilibre des forces au Moyen-Orient ») et de Jean-Luc Racine (« Obama, la ''longue guerre'' et la question afghano-pakistanaise »).

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Notes :

[1] : On peut noter à ce propos les constructions telles que le Burj el-Arab, les Palm Islands ou encore The World ; sans oublier la très médiatique sation de ski située en plein dans un centre commercial, et la future Burj Dubaï qui sera, pour un temps, la plus haute tour du monde.
[2] : Y. Lacoste, Éditorial, p. 3
[3] : Le chercheur faisant ici place, sur de nombreux aspects, au communiquant.
[4] : Lire à ce propos les articles de Rue89 « Comment la Sorbonne a bradé son nom au Moyen-Orient » et « La Sorbonne à Abu Dhabi, mirage français au pays de l'or noir ? »

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Recension publiée sur nonfiction.fr


« Le paradoxe persan, un carnet iranien » de Jean-François Colosimo


Identité, République et puissance :
les mutations de l'Iran contemporain


Dossier du nucléaire, ré-élection du président conservateur Ahmadinejad avec l'aval mesuré de l'ayatollah Khamenei, manifestations monstres, diplomaties occidentales et arabes en effervescence. L'Iran, une fois de plus, est sur le devant de la scène. Sur fond de contestations internes et internationale, la République islamique convulse. Est-ce le dernier soubresaut ?

Pour analyser cette mutation, et d'une certaine manière répondre à cette dernière question, l'homme qui en appelait à un « respect têtu » envers le monde musulman prend la plume et parcours les rues de Téhéran, de Qom, de Washington et même de Tel-Aviv. Sur analyse du fait religieux, ou plutôt du fait politico-religieux, Jean-François Colisimo questionne, interroge, et, bien évidemment, prend note. Petit à petit, la thèse prend forme, la réflexion s'ébauche.

Sur la bonne voie ? Probablement pas. Mais les questions mises en lumières dans cet ouvrage ont au moins le mérite d'être posées, ainsi que des réponses proposées. Ce qui n'est jamais simple quand bon nombre de « philosophes », « analystes » et autres stratèges politiques y préfèrent la critique radicale, sans tentative de compréhension aucune pour cet autre, si lointain et pourtant si proche.


Car aujourd'hui personne ne peut le nier : si le sort du monde ne se joue pas dans sa totalité en Iran, impossible de dire que celui-ci n'a pas de place prépondérante à prendre à la table des négociations. Super-puissance régionale bâtie sur les cendres de l'empire perse, fer de lance de la contestation mondiale face à l'état hébreux et à sa politique en Palestine, refuge pour les chiites du monde entier, etc. Plus que jamais, l'Iran affirme sa présence, qu'importe les critiques et les tentatives de déstabilisation du régime. Coincé entre dualités et paradoxes intemporels, l'Iran s'affirme. Il est possible, quoique très faiblement, que l'Iran tel que nous le connaissons s'effondre. Mais comment sera celui qui prendra la relève ? Une tentative de réponse à analyser nous est ici donnée par celui qui s'est déjà penché sur les mutations contemporaines du fait religieux en politique aux États-Unis et en Russie. Une suite logique en somme.


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«
Le paradoxe persan, un carnet iranien » de Jean-François Colosimo / Fayard / 280 p.




"Conflit kurde : le brasier oublié du Moyen-Orient" d'Hamit Bozarslan


Kurdes de tous les pays...

Certains conflits sont considérés comme médiatiques, d'autres moins. Comparé au Tibet, à la Palestine, à certains aspects de la guérilla des Farc colombiennes, voire même, dans une moindre mesure, au Tamil Eelam cher aux Tigres séparatistes, le conflit kurde reste bien obscur pour bon nombre de personnes. Faute n'est pas spécialement due à un manque de volonté, mais plus à un manque d'informations sur le sujet, en particulier historiques. Bref retour historico-géopolitique.

Niché à cheval sur plusieurs pays, le Kurdistan dérange. Officiellement, seules deux régions portent le nom de Kurdistan et sont reconnues comme telles : en Irak (Ba?ûrî Kurdistan) et en Iran (Parêzgey Kurdistan) [1]. Entre l'Iran, l'Irak, la Turquie et une partie de la Syrie, les frontières cohabitent avec les diverses revendications, loin d'être identiques d'un pays à l'autre. Cette particularité rend le conflit local, régional, national mais aussi international, ce qui lui donne un aspect particulier, quasi-unique, dont le cas le plus proche est le conflit israélo-palestinien.
Autre problème à la résolution de ce véritable casse-tête : les minorités kurdes sont acceptés différemment selon le pays hôte. Les chamboulements culturels, politiques, économiques et stratégiques propres à chacun changent la donne à chaque kilomètre et à chaque instant, ce qui nous offre des revendications en mobilité perpétuelle. Et pour ajouter encore à la complexité, il faut aussi prendre en compte ces changements au niveau du choix des moyens d'actions pour les dissidents, voire des moyens de réponses pour les gouvernements.
Si en Turquie le PKK est violemment revendicatif, n'hésitant pas à rentrer en lutte armée contre l'État, le Kurdistan irakien dispose de ses propres forces armées légères : les peshmerga. De même, si le Kurdistan irakien dispose d'une certaine autonomie et d'une reconnaissance internationale, le Kurdistan turc n'est quant à lui jamais nommé, ce qui en dit long sur une éventuelle reconnaissance politique.


Comprendre les enjeux-clés de la question kurde
Pour nuancer quelque peu cette notion de "conflit oublié", nous pouvons noter que celui-ci est quand même nettement plus médiatisé depuis quelques années, comme le prouvent les différents articles parus dans la presse sur les récentes élections au Kurdistan irakien. S'il est loin d'être traité autant de fois que les "points chauds" de la conflictualité, le problème kurde commence à s'ouvrir au grand public et sort petit à petit de l'ombre. Il se pourrait bien qu'il prenne même une importance croissante alors que les stratèges gouvernementaux et les analystes géopolitiques ont leurs regards de plus en plus tournés vers un Moyen-Orient qui ne se limite pas à la seule Terre Sainte, et vers des adversaires potentiels d'un Iran hégémonique, ou encore vers ce possible facteur de stabilité économique dans un Irak toujours ensanglanté et que reste posée la question de la plus grande des communautés kurdes, celle de Turquie. Les derniers accrochages du PKK avec l'armée turque il y a quelques mois montrent bien la vivacité de la revendication kurde, de même que la tenue de débats régulièrement houleux sur la question de la répartition des revenus pétroliers envers la minorité en Irak. Pourtant, pour se tenir informé et comprendre cette actualité, encore faut-il avoir quelques bases sur le sujet, souvent mises de côtés par les médias pour cause de couverture intensive de l'actualité "chaude".
Pour palier à ce manque, le dernier ouvrage d'Hamit Bozarslan fait office de remède radical. Renouant avec son sujet de prédilection [2] après un remarquable dernier ouvrage [3], Hamit Bozarslan retrace l'histoire d'un peuple et d'un conflit, de ses origines à nos jours. Loin d'écrire "à la page", ce directeur d'études à l'EHESS synthétise autant que possible, pour nous livrer un ouvrage-clé sur la problématique kurde. Si cet essai est par moments exigeant (longueurs universitaires obligent), il permet de cerner ce conflit depuis sa base et de voir bon nombre de ses évolutions à travers les années. Mais si mieux comprendre c'est aussi mieux prévoir la suite des évènements, qui peut aujourd'hui dire ce qu'il adviendra de cette lutte ? "Apaisement régional" prolongé depuis la présence US en Irak ? Retour des actes meurtriers et des combats sanglants en Turquie ? Une question plus importante encore demeure : comment l'Iran va t-il jouer son rôle de superpuissance régionale aspirante dans la question kurde et quel poids aura t-il dans les négociations ?
Sans y répondre directement, l'ouvrage d'Hamit Bozarslan nous propose des éléments de réflexion, avec toujours, en fond, la volonté de rendre ce conflit compréhensible au plus grand nombre.


Clair, concis et bien mené, l'essai d'Hamit Bozarslan nous plonge profondément entre culture, géopolitique et Histoire. Sorte de "Conflit kurde pour les Nuls" en plus fouillé, tout en restant un maximum pédagogique, l'ouvrage a de fortes chances d'accéder au statut de référence, méritant sa place dans n'importe quelle bibliothèque, universitaire ou non. Un ouvrage à ne pas négliger, avant tout pour mieux cerner les méandres et les facettes de ce conflit, mais également pour se rappeler que celui-ci reste un véritable brasier capable de s'enflammer à tout instant. Et pour mieux analyser le Moyen-Orient, cet aspect géopolitique n'est vraiment pas à négliger. Bien au contraire.

Th. C.

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Notes :
[1] : Dans ce texte, le mot Kurdistan se réfère aux 505 000 km² de terres vues par les Kurdes comme représentant leur pays "unifié", qui leur revient de droit.
[2] : Voir du même auteur "La Question kurde" (Presses de Sciences-Po), 1997
[3] : "Une histoire de la violence au Moyen-Orient : De la fin de l'Empire ottoman à Al-Qaida" (La Découverte), 2008
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"Conflit kurde : le brasier oublié du Moyen-Orient" d'Hamit Bozarslan / Autrement / 172 p

Recension publiée sur nonfiction.fr




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